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lundi 27 mai 2013

15 ans de prison par e-mail

Témoignage de PapaDa : Ce moment de vie se passe à une période durant laquelle je me posais beaucoup de questions sur mes rêves et mon rôle dans ce monde. Je devrais plutôt parler de « remise en question » notamment de mes activités professionnelles. J’ai toujours cru en cette capacité de la vie à mettre sur votre chemin des personnes qui vous aident à répondre à vos interrogations intérieures, et cela sans que ces personnes n’en soient conscientes.


UN EMAIL TOP SECRET
Cette fois-ci, il s’agissait d’un email que j'avais reçu sur mon Smartphone. Cet e-mail provenait d’une amie travaillant bénévolement pour l’association Suisse Birmanie. Son contenu était une invitation à rencontrer des Birmans qui venaient à Genève pour faire des témoignages auprès de la Commission des droits de l’homme de l’ONU. De plus, ces birmans appartenaient à la génération dite de 88, année du soulèvement estudiantin en Birmanie, soulèvement réprimé dans le sang. Les membres de la génération 88 étaient des universitaires qui ont choisi de sacrifier leur avenir afin d’allumer une lueur d’espoir pour le peuple birman. Massacré par la junte militaire, ils ont dû fuir le pays pour garder la vie sauve. C’est ainsi qu’une diaspora s’est mise en place, tout d’abord sur la frontière thaïlandaise, puis aux Etats-Unis et en Europe du nord.

SUISSE-BIRMANIE
Habitant Genève et mon père travaillant à l’ONU, j’ai eu la chance depuis tout jeune de côtoyer certains acteurs clés de cette diaspora regroupés sous le nom de Ligue Nationale pour la Démocratie ; la LND, dont le leader n’était autre que Aung San Suu Kyi. J’ai donc été confronté fréquemment à une réalité très loin de ma vie en Suisse. J’ai aussi appris à ne pas parler à n’importe qui des personnes venant loger momentanément chez nous, à faire mine de ne pas avoir d’avis sur la situation politique ou encore à saluer correctement certains acteurs du régime lors des galas de nouvel an birman organisé aux Nations Unies. Plus je gagnais en maturité, plus je me posais la question de mon rôle dans tout ça. Né en Birmanie, je me sentais profondément lié au sort de mon pays natal. Cependant, ma vie d’enfant, puis d’adolescent dans une Suisse dorée faisait contraste. Mon cœur était triste, mais ma tête se tournait vers des envies de faire la fête avec mes potes et ma passion de la musique. Je n’avais pas non plus les mots pour parler de la situation politique de mon pays dont le nom seul ne parlait à personne. En effet, quand j’expliquais que j’étais Birman, peu de personnes savaient exactement où cela se trouvait. J’ai donc gardé mes émotions pour moi et ne les partageais qu’avec ma famille, c’est-à-dire, mes 2 parents et mes 3 frères. Nous étions donc six Birmans de première génération dont l’intégration était en cours et qui ne pouvions pas vraiment parler de notre pays.

UNE MISSION DE VIE
Un jour, à l’âge de 20 ans, et après avoir eu la chance de partir deux fois en vacances en Birmanie, je pris mon courage à deux mains. Je rentrais de l’université, décidé à aborder le sujet à mon retour à la maison. En effet, un des leaders de la LND séjournait chez mes parents dans le cadre des réunions de la commission des droits de l’homme. Avec mes frères, nous l’appelions simplement « L’étudiant » afin de nous et de le protéger; et aussi parce que les noms birmans nous ont toujours paru difficiles à retenir. J’ouvris donc la porte et je le vis assis à la table à manger en train de boire un thé birman. Après quelques échanges cordiaux sur nos journées, je lui posai cette question : «Dis-moi, qu’est-ce qu’un jeune Birman, habitant en Suisse, peut faire pour le pays?» L’Etudiant me regarda et sourit. Il me dit : « Frère, c’est simple, tu as cette chance de pouvoir faire des études occidentales, d’apprendre le commerce, la politique, et la vie dans un pays démocratique. Un jour, la Birmanie aura besoin de comprendre tout cela, et ça sera par des personnes comme toi.
Sa réponse était simple, mais d’une efficacité redoutable. Il avait compris mon dilemme et en avait fait une force. Je devais exploiter cet avantage d’être un Birman grandissant en Suisse, plutôt que de me sentir frustré par la distance entre mes deux réalités. Ma mission était la suivante : vivre en Suisse pleinement afin de pouvoir, un jour,  insuffler ma part de vision démocratique quand mon pays natal serait prêt. Je compris aussi que ma passion pour la musique allait être une force pour parler de mon pays.
Depuis ce jour, j’ai appris à concilier mes deux mondes. J’ai ainsi terminé mes études universitaires en économie tout en me documentant sur les sources de revenus de mon pays, j’ai réalisé des projets musicaux d’envergure en intégrant mon identité birmane dans mes messages. Je suis parallèlement devenu membre de l’Association Suisse Birmanie, pour laquelle Claude Schauli, l’un des membres fondateurs, réalisait des reportages sur mon pays diffusés à la télévision suisse romande. Ses reportages, réalisés en clandestinité, furent les premiers à toucher l’opinion publique. Cependant, de 2007 à 2010, ma plus grande contribution se limitait à un morceau, qui permit modestement à médiatiser la révolution de Safran à un niveau régional, auprès d’un public jeune. J’avais aussi participé à un concert culturel et un autre privé pour Reporter Sans Frontières (RSF). Je sentais dans mon âme que cela ne suffisait pas. Malheureusement, ma vie au quotidien me demanda de m’éloigner de cet activisme naissant. Galère au travail, responsabilité financière familiale, et épuisement psychique ont pris le pas sur la mission que je réalisais depuis mes 20 ans. 

IL SUFFIT D'UNE PERSONNE
Comme le destin fait bien les choses, c’est donc dans une période plus stable que je reçus cette invitation de rencontre par email. J’avais bien entendu plein de choses de prévues ce weekend là mais décidai de donner une priorité à la Birmanie. En effet, cela faisait quelques mois que Aung San Suu Kyi était libre de ses mouvements et que les médias francophones parlaient du démarrage du processus de démocratisation en Birmanie. C’était dans l’air, les gens connaissaient maintenant le nom de mon pays et arrivaient même à prononcer le nom de Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix. Bono avait fait une chanson pour elle, l’émission Tracks sur Arte parlait des rappeurs birmans qui se développaient dans l’underground de Rangoon, la "vraie" capitale, et Barack Obama venait de rendre visite à notre leader. Oui, mon ami L’Etudiant me l’avait dit, le jour où mon pays allait avoir besoin de souffle démocratique était enfin arrivé. Un long processus en perspective mais, oui, la marche en avant était enclenchée. A moi de trouver le moyen de contribuer du mieux possible. Je me rendais donc à cette rencontre, un peu anxieux, mais plein d’espoir sur ce que j’allais pouvoir apporter. Après avoir pris 2-3 collègues de l’association Suisse Birmanie dans ma voiture nous arrivions à destination. Je vis deux Birmanes et un Birman, avec un large sourire, et un regard complice que j’ai souvent retrouvé sur le visage de tous les membres de la Génération 88. Toutefois, nous savons, en tant que Birman, que derrière ce sourire, se cachent beaucoup de souffrance qui induit des réflexes de méfiance à chaque mots échangés entre nous. Est-il vraiment qui il prétend être ? Vient-il espionner pour le compte de l’ambassade birmane ? Comment se fait-il qu’il ait pu sortir du pays ? D'un naturel timide, le Birman n’est pas toujours à l’aise à poser des questions directes. Mais j’étais tellement heureux d’être là que je ne voulais pas perdre de temps. Il y a des êtres que vous croisez dans la vie qui ne font qu’effleurer votre âme et d’autres dont le regard et la poignée de main vous marquent à jamais. C’est ainsi que je fis la connaissance de l’homme le plus déterminé que j’ai eu l’honneur de connaître de ma vie. Cet homme, faisant la même taille que moi, ayant un regard lumineux et une attitude humble, me raconta son histoire, entre deux clopes et une fondue. Il me raconta simplement comment il était devenu, sans réfléchir, l’un des leaders de la Génération 88 et comment il n’avait pas réussi à fuir le pays, cette chasse à l’homme dans la jungle birmane, son arrestation et sa condamnation à 12 ans de prison pour avoir mené les manifestations pacifiques. Il me raconta aussi comment il avait prié pour ne pas fléchir et la douleur de voir ses amis d’université se faire torturer et mourir dans des geôles immondes. Il me raconta aussi sa libération, en 2005, et comment il avait immédiatement repris la lutte. Il me raconta aussi ce jour où il fut à nouveau emprisonné et condamné pour avoir envoyé 3 emails pour demander de l’aide humanitaire en Thaïlande. Condamnation à 45 ans de prison, soit 15 ans par email envoyé. Mais ses yeux se remplirent à nouveau d’espoir lorsqu'il parla de la libération de Aung San Suu Kyi suivie de la sienne, comme un miracle qu’il n’attendait plus. Oui, j’avais compris : cet homme-là avait accepté de mourir plusieurs fois dans une seule vie afin de ne plus avoir à perdre quoi que ce soit et continuer le combat, peu importe le prix. Il s’était réincarné à chaque atrocité pour devenir cet homme qui était là, en Suisse, devant moi, dans un lieu improbable et partageant son vécu tout en me posant des questions sur la mienne et en blaguant sur des choses futiles. Je compris alors l’héritage de cette Génération 88, les souffrances vécues et la capacité de ces Birmans à regarder davantage vers le bien à venir que vers la mal du passé. Et moi ? Qu’avais-je à perdre dans cette lutte ? Mon espoir ? Mon travail ? Mon confort ? Mais cette question n’avait en fait pas d’importance car il me rappela que, oui, la vie que j’avais était celle que tous les Birmans voulaient avoir simplement. Que l'objectif ne consistait pas en l’abandon de ma vie pour m’engager dans un combat radical. Que mon travail était maintenant de respecter leurs sacrifices et de faire en sorte qu'ils n'aient plus besoin d'en faire... de trouver des solutions pour aider le pays en utilisant ma vie en Suisse. 

MOMENT DE VÉRITÉ
Je n’oublierai jamais cet instant qui ne m'a pas changé mais a cristallisé quelque chose en moi : ma conviction. J’explore les pistes de ma contribution en ce moment même et ma grande peur est de ne pas avoir assez de temps pour me consacrer à ma mission de vie. J’ai cette chance d’avoir ma famille en soutien et qui serait d'accord de partir vivre en Birmanie. Il ne me reste qu’à vaincre ma peur intérieure de l’inconnu et utiliser toutes les compétences acquises grâce au courage de mes parents...



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